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jeudi 27 mai 2021

Père

 

                                                             Père

Méfie-toi des mots et de leurs pièges.

Tu prononces le mot père et le malentendu commence.

Père, mot admirable. C'est ton père mort à Dachau, ton père ce martyr, ce héros.

Père, mot tabou. Père, tu n'oses prononcer ce mot, toi qui es né de père inconnu.

Père, mot que tu n'aimes pas. Père égoïste qui abandonna ta mère pour vivre sa vie, comme il disait, et que tu ne vis jamais.

Père, mot honteux. Père, ce salaud qui livra aux nazis des   résistants pendant la guerre.

Père, mot sublime pour certains. Notre Père des prières.

Père qui êtes aux cieux et qui vous y cachez bien.

Mais ouvre un dictionnaire. Tu liras : Père, homme qui a engendré un ou plusieurs enfants.

(extrait de Images Vues)

jeudi 4 février 2021

Bestiaire n° 2 : le héron

 



   Alors que l'œil du profane a beaucoup de mal à mettre un nom sur le passereau qu'il aperçoit dans son jardin, il reconnaît au premier regard le héron qui déambule au bord des étangs, des rivières, et s'aventure parfois même aux abords des villes.

Le héron est un oiseau à la fois gracieux et gracile.

Il doit sa grâce à la longueur du cou et des pattes dont la finesse  donne une impression (fausse) de fragilité.

Le héron aime la lenteur et la patience est sa principale qualité.

Il lui arrive souvent de rester immobile pendant des heures, tenant sur une patte, le cou replié. Dans cette performance prolongée, il est aussi parfait que les statues humaines qui épatent le touriste à Vérone ou à Florence. 

Tel n'est pas cependant l'objectif du héron. Chez lui, cette posture est avant tout une stratégie de chasse destinée à tromper le poisson ou la grenouille qui s'approche de lui.

L'attitude de vieux sage en pleine méditation qu'il aime prendre  est une arme redoutable.

2020



mercredi 20 janvier 2021

La ronce

 


   La ronce, arbrisseau redouté des jardiniers, est appréciée des promeneurs qui, à la fin de l'été, parcourent les chemins de campagne, à la recherche des fruits  qui feront d'excellents desserts ou deviendront confiture.

  La ronce commune n'a aucune élégance. Ses longues tiges s'enracinent pour en former de nouvelles. Au bout de quelques années, elle devient un fourré informe et inextricable, ce qui explique l'acharnement du jardinier à la combattre.

    La mûre sauvage ne se laisse pas cueillir aisément. Avant d'apprécier la délicatesse du fruit, le promeneur doit subir  à maintes reprises les attaques d'aiguillons effilés et tranchants. Il doit faire preuve de patience et d'imagination pour atteindre les tiges les plus hautes.

   Au bout de quelques heures, il porte sur les bras, sur les jambes, les stigmates de sa cueillette et  ses mains sont couvertes de taches violacées ou d'un noir bleuâtre.

  La ronce nous rappelle qu'il ne faut pas se fier aux apparences. Ce qui n'est pas beau peut cacher des choses délicieuses.

2018


mercredi 9 décembre 2020

La vieille dame sur un banc

 " Peu de gens savent être vieux "

(La Rochefoucauld)


                                         Photo  Admiral Lebioda - pixabay.com


   Elle est assise sur un banc, dans le square, un matin de printemps.
Des enfants jouent près d'elle mais elle ne les voit pas : elle a le regard vide de la désespérance.
Sa chevelure est bleutée. 
Le fard, appliqué avec exagération, est grotesque et ne parvient pas à dissimuler les blessures de son visage que le bistouri a meurtri et figé à jamais.
Le temps, pour elle, s'est arrêté il y a longtemps, lorsque le regard de l'artiste a cessé de se poser sur elle.

On admirait son corps quand elle était modèle.

(Images vues -1975)

mercredi 25 novembre 2020

La demoiselle

 

                                      Photo Eric Karits - pixabay


    Dès qu'on prononce son nom, le préjugé est favorable. 

Il évoque la jeunesse, la féminité (de manière trompeuse car le mot convient aussi aux mâles). 

Le profane l'appelle  libellule, le pédant dit qu'elle fait partie des zygoptères. Laissons ce langage aux scientifiques. Demoiselle est un terme bien plus seyant.

                                                     *

   Au bord d'une mare ou d'un étang, elle vole avec légèreté, sans faire le moindre bruit. 

De loin, on remarque d'abord  la finesse des ailes et l'éclat de ses couleurs où se mêlent le bleu, le vert et le rouge...

Puis  on est frappé par l'importance de la tête et des yeux, exagérément gros. 

Le reste du corps est gracile ; il dégage une impression de fragilité, tant les pattes et les ailes sont fines.

                                                     *

   Signe particulier : la demoiselle aime se nourrir et s'accoupler en vol. La terre ferme est trop banale à son goût. 


mercredi 11 novembre 2020

Papillon de nuit

 



PAPILLON DE NUIT



                                             

 Sur la fenêtre de ma chambre qu'un rayon de soleil traverse,  

un papillon de nuit vient se cogner, malhabile. 

Pauvre papillon égaré que la lumière blesse !

Ses gestes sont désordonnés. L'éclat du soleil le gêne.

Il heurte ses ailes poudreuses contre la vitre. 

Dérangé dans ses habitudes, le papillon nocturne est désemparé. 

Son monde à lui, ce sont les ténèbres.

 Ses congénères diurnes se pavanent dans les jardins, les ailes 

déployées, sous le soleil d'été, et  laissent admirer leurs couleurs 

éclatantes. 

Lui, à  la lumière triomphante du jour, il préfère les ténèbres de la nuit.

Images vues - 1975 


mercredi 21 octobre 2020

Espérance

 


   Le bonheur existe-t-il encore dans un monde qui vacille, un monde qui a peur ?

Des gens désorientés traînent leurs angoisses, leurs cauchemars.

Dans la froideur des immeubles maussades, ils tuent le temps à coups d'artifices, 

se grisent de vitesse, de paradis dangereux. 

Et les jours passent... 

Pour oublier, ils partent et vont là où les autres sont déjà. 

Et une fois encore ils rejoignent la foule qui n'a rien à leur dire, 

qui passe à côté d'eux dans la frénésie des klaxons, 

et les décibels des grosses voitures et des motos  blessent leurs oreilles. 

Ce sont des résignés.

                                                        *

Ici des hommes possèdent pour exister. 

Ils vivent dans l'abondance.

Ils respirent, se goinfrent,

mais ils sont morts déjà.

Ailleurs, d'autres cherchent la goutte d'eau, 

le grain qui maintiendra en eux une étincelle de vie.

                                                      *

Je sais que l'ombre d'Hiroshima pèse sur nos têtes. 

Je sais que la liberté est difficile à apprendre et j'en connais les risques. 

J'ai vu de jeunes chiens tenus trop longtemps en laisse mourir, dès qu'ils étaient lâchés, sous la roue d'un camion.

Je sais la misère, la haine, l'intolérance. 

Pourtant j'entends parfois,  là-bas au bout du chemin, monter un chant d'espérance.

Alors m'apparaît une certaine idée du bonheur.

Et sous le soleil d'été

la vague qui vient se briser

sur le roc de granit 

raconte la beauté du monde.


Images vues -1975




  

mercredi 7 octobre 2020

Fleuves 1-26

 

                                                            la Loire

Connaître le fleuve

   Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai découvert la Garonne sur une grande carte que l’instituteur avait fixée au tableau. 
   La Garonne devenait  sur nos cahiers, une ligne bleue qui serpentait tantôt vers la gauche, tantôt vers la droite. C’était une sorte de squelette de poisson biscornu, avec ses arêtes irrégulières. On apprenait tout cela par cœur.
   Nous savions  situer dans l’espace des noms de villes et de rivières, mais il faut bien le dire, nous ne savions rien de la Garonne.  

                                                  *

On ne connaît pas les fleuves en lisant les livres de géographie.

Pour comprendre le fleuve, il faut le suivre de la source à la mer, il faut appréhender les liens qui se sont noués entre lui et les hommes, il faut saisir sa dimension culturelle et poétique.   

Seuls les voyages nous permettent de bien connaître les fleuves.

    La Loire

   D'abord, ce n’était qu’un maigre filet d’eau, puis le ruisseau a grossi,  est devenu fleuve fougueux, il a traversé des gorges verdoyantes.  

Je l’ai vu s’assagir et devenir  fleuve épanoui et majestueux avec ses îlots ombragés et ses bancs de sable.  C’est là, au cœur du Val de Loire, que j’apprécie le mieux ses charmes. 

L'osmose entre la nature si apaisante en cet endroit et le génie humain qui a construit ponts, abbayes, églises et châteaux élégants, y est parfaite.


mercredi 30 septembre 2020

La coccinelle

 


La coccinelle

Parmi la multitude d'insectes qui fréquentent nos lieux familiers, la coccinelle est sans aucun doute celle qui bénéficie de la réputation la plus flatteuse.

Dans le regard de l'enfant qui n'a reçu aucune leçon de biologie et qui se fie aux apparences, la coccinelle semble immédiatement sympathique.

Il aime sa couleur vive, ce beau rouge écarlate constellé de quelques points noirs ou jaunes, sa forme arrondie, son aspect  lisse et  sa petite taille rassurante.

L'enfant  craint la guêpe et le bourdon qui piquent,

il déteste l'araignée et le cafard qu'il trouve repoussants 

mais dès qu'une coccinelle vient se poser sur sa main, il manifeste sa joie. 

Le léger chatouillis qu'il ressent le fait sourire.

 Tout le monde aime la coccinelle et l'appelle familièrement " bête à bon dieu ". 

Le dévot devine en elle la bonté divine. 

En pensant à elle, le mécréant le plus rustre s'attendrit.

2016



jeudi 3 septembre 2020

Solitude et plénitude

 

Solitude

     Dans la solitude d’une chambre ou d’une montagne,   certains appréhendent le silence car se retrouver seuls  avec eux-mêmes les angoisse.

Plénitude       

    Il suffit parfois de peu de chose pour éprouver l’espace d’un instant un sentiment de plénitude. Il suffit de regarder une rivière qui coule tranquillement devant vous, un couple de hérons  qui passe en rasant la surface de l’eau et puis soudain, au moment où le soleil va se coucher   derrière la montagne, vous apercevez, étonné, des rayons violacés qui traversent comme dans un rêve  la paille couvrant le toit d’une terrasse. 

2018

                                                                  *

Sur la montagne

La montagne se tait

dans son voile de nuit

Et quand tu viens ici

rêver dans le silence

plus que l'immensité

et plus qu'une présence

c'est toi-même

que tu cherches.

1974



jeudi 13 août 2020

L'huître

                                 

     Photo Jay Mantri - Pixabay

     Observer une huître n'a rien de fascinant : la coquille, de couleur terne, présente de nombreuses aspérités, la valve du dessus est assez plate, celle du dessous est plus ou moins bombée. Son aspect est banal et ne présente aucun signe de beauté.

     L'huître est un animal. Mais  elle ne possède pas le caractère le plus distinctif des êtres vivants, la capacité de se mouvoir. Elle passe sa vie, immobile, enfermée dans sa coquille accrochée à un rocher.

     On peut rester des heures à regarder jouer un chat, voir un cheval qui galope ou  un jeune chien qui joue. On peut même avec eux avoir des échanges. On suit avec intérêt les allées et venues d'une mésange dans le jardin, le vol curieux d'un papillon, la lente progression d'un escargot égaré sur la vitre d'une véranda. L'activité débordante des fourmis qui ramènent quelques minuscules morceaux de nourriture est étonnante. Les tentatives timides du lézard pour s'approcher de la terrasse ensoleillée, et qui se sauve au moindre bruit, vous amusent.  Voilà des animaux, plus ou moins familiers, qui savent capter votre attention. 

     Chez l'huître, la vie n'apparaît pas au premier regard. Il faudra faire preuve d'habileté, s'équiper d'un couteau bien adapté pour forcer la coquille à s'ouvrir. Il s'agit d'un exercice délicat qui se termine de temps en temps par un accident : le muscle puissant qui réunit les deux valves offre une résistance si forte que le couteau vient parfois se planter dans la chair de la personne trop pressée.

  Quand la coquille est ouverte, la manifestation de la vie se produit enfin lorsque quelques gouttes de citron tombent sur le mollusque. On aperçoit alors un frémissement du manteau. Ce léger mouvement est la preuve que l'huître est vivante.

 2019

 

  


mercredi 15 juillet 2020

L'orange et l'enfant.lect

71



   L'enfant  qui regarde  l'orange est impatient

de boire le jus sucré du fruit.

il ne prend pas la peine de se débarrasser de la peau épaisse

qui l'enveloppe.

Il tranche l'agrume en deux et mord dans la chair

à pleines dents.

Son plaisir est quelque peu gâché

par la présence de  pépins

que sa bouche souhaiterait ne pas rencontrer.


   Il lui faudra grandir, étudier de longues années,

en quelque sorte mûrir,

pour comprendre, comme l'affirme Francis Ponge,

que le pépin est " avec certitude

la raison d'être du fruit ".


Décembre 2017


jeudi 25 juin 2020

Le cancre

                                                            

"... Sous les huées des enfants prodiges

avec des craies de toutes les couleurs

sur le tableau noir du malheur

il dessine le visage du bonheur. "

     ( Jacques Prévert )


Quand Prévert était élève, il n'était pas rare que certains professeurs ignorant les principes de la pédagogie et de la psychologie fassent beaucoup de tort aux élèves en portant sur eux des jugements blessants.


*


Nicolin, vous êtes un cancre !

La sentence prononcée  par le professeur résonne terriblement dans la tête de l’élève.

Cancre, ce mot lui fait mal. Intuitivement, il lui fait penser à cancer. Il saura plus tard qu'il ne se trompait pas.

Dans la cour du collège, il se met  à l'écart des camarades dont il ne supporte plus les moqueries.

Il n'a  rien compris au texte magnifique de Victor Hugo, a dit le professeur. Ce combat de Roland et d'Olivier, il a bien essayé de le lire avec attention. Il n'y est pas parvenu, tant il l'a détesté. 

Cette lutte interminable entre deux hommes, ces histoires d'épées affublées de noms stupides ─ Closamont,  Durandal ─, ces affaires de heaume et de haubert, il ne les a pas supportées. 

- C'est un devoir bâclé, un texte sans âme, a ajouté le professeur.


Sa grande passion, c'est le dessin. À longueur de journée, il dessine des animaux dans leur cadre naturel. Plus tard, il écrira des livres qui feront rêver les enfants. Il parlera de poules d'eau, d'escargots, de chevauchées fantastiques dans des plaines immenses ...

Il y pense passionnément et tous les zéros de son carnet de notes s'envolent et vont se perdre dans les nuages.


jeudi 23 avril 2020

L'artiste maudit



Tableau de Van Gogh

Nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé,
construit,  inventé, que pour sortir en fait de l'enfer. 
(Antonin Artaud)

ARTISTE MAUDIT

À la recherche d'absolu, il a erré de ville en ville
noyant dans des rencontres brèves et de mauvais alcools
ses douleurs  infinies.

Ses angoisses ont lassé les femmes qu'il avait aimées.
Il n'a jamais  connu ces instants de bonheur qui rassurent les gens ordinaires.
Nul dieu n'a pu le consoler.

Et inlassablement il a mis sur la toile des soleils torturés, des blés éblouissants
et des terres brûlantes. Des tableaux que personne n'aimait.

 Sa vie fut un enfer et c'était un génie.


jeudi 7 novembre 2019

Une ville, un village


Photo  Dana Tentis - pixabay.com

AMSTERDAM

Les églises désertes
et leurs pierres trop grises.
La cloche, à contretemps,
qui sonne sur la ville
Personne ne l'entend.
La place est un champ vague
où la foule se perd
- ô le poids de l'absence -
Mais soudain le sourire
de la femme qui passe,
lumineux, troublant comme
un tableau de Vermeer

1980

Cordes-sur-Ciel


   Nos sentiments vis-à-vis des lieux que nous visitons sont comme ceux qu'on éprouve vis-à-vis des personnes. Parfois la première impression nous éblouit et les rencontres qui suivent nous déçoivent. L'humeur du moment peut aussi modifier nos impressions.

                                                        ***

  Rodolphe a découvert les vieilles ruelles de Cordes-sur-Ciel, un jour d'automne, sous la pluie. 
La jeune femme qui l'accompagnait ce jour-là l'aimait sincèrement. Le village l'avait  séduit.
Il était persuadé que Cordes était le plus beau village de France.

 Cet été, Rodolphe a refait seul le même chemin. Sa compagne venait de le quitter. Elle lui avait dit simplement qu'elle ne l'aimait plus.
Cordes lui est apparu désespérément triste.

2017



jeudi 3 octobre 2019

images vues



Tableau de Van Gogh





                                    *
Les tournesols ne me regardent pas.
Ils baissent la tête, femmes pudiques.
Sous leur coiffe de vieilles Bretonnes 
les tournesols semblent prier.
C’est une procession immobile 
qui tourne le dos à la montagne.
Sous le soleil de juillet 
les tournesols se racornissent
et c’est pourquoi sans doute ils prient.

(Images vues - 1975)


jeudi 15 août 2019

Confessions d'un poète (26


Photo Helmut Stirnweis - Pixabay



Confessions d’un poète

Le vieux poète qui avait beaucoup lu Henry David Thoreau et Jack London   parlait à ses petits-enfants :

— Bien sûr, lorsque j’avais votre âge, je rêvais d’aventures et j’ai  souvent imaginé d’incroyables voyages sur des mers en furie, sur des fleuves fougueux.

Et quand aux premières brumes, je voyais les bernaches côtoyer les nuages, j’aurais aimé comme elles aller  vers des pays lointains et revenir un jour user au nid mes vieilles plumes.

Et il y eut plus tard cet instant surréel où j’entendis l’appel de la forêt. Alors j’ai commencé à marcher vers des terres sauvages que peu d’hommes avaient foulées. 
J’ai bravé les grands vents, les pluies et le froid boréal. Tous les sentiers boueux, je les ai parcourus et lentement j’ai pris racine au milieu des vieux arbres qui m’ont appris à vivre.

Septembre 2010

voyage et les marins